La leçon
2.1 La sinusoïde
RAS 1 de 6 du domaine 2 · Alternatif et signaux
Amplitude, fréquence, phase, valeur efficace.
Comprendre
Sur la prise de la cuisine, le multimètre lit 120 V. L’oscilloscope, sur la même tension ramenée au secondaire d’un transformateur (jamais sur la prise : sa masse tient à la terre par le portable, et la pince de masse posée sur la phase fait un court-circuit franc), dessine une vague qui monte au sommet, descend d’autant et recommence soixante fois par seconde ; sur la prise elle-même, ce sommet serait à 170 V. Les deux ont raison, et tout le RAS tient dans l’écart entre ces deux nombres.
En 1882, Edison allume New York au courant continu, avec des centrales à quelques rues des lampes parce que le cuivre mange le reste. En 1886, William Stanley branche pour Westinghouse, à Great Barrington, le premier réseau alternatif à transformateurs d’Amérique, où la tension monte pour voyager et redescend pour la lampe ; en 1888 Westinghouse prend licence sur le moteur de Tesla. La compagnie Edison répond par un pamphlet sur le danger de l’alternatif, et en 1890 la première chaise électrique de l’État de New York tourne sur une génératrice Westinghouse. En 1893, Westinghouse éclaire l’exposition de Chicago et gagne les chutes du Niagara. La guerre des courants est finie.
Une question d’ingénieur : combien vaut un alternatif ? Sa moyenne vraie est zéro, et pourtant il allume la lampe. La réponse qui a tenu passe par la chaleur. On chauffe une résistance avec l’alternatif, et on cherche le continu qui la chauffe autant ; ce continu est la valeur efficace de l’alternatif. La chaleur suit le carré de la tension, alors le calcul élève chaque instant au carré, en fait la moyenne et prend la racine. L’anglais nomme la recette, root mean square, RMS ; le français nomme l’effet. Pour une sinusoïde, c’est la crête divisée par √2, 0,707 fois la crête. Le secteur « 120 V » est un 120 V efficace ; sa crête fait 120 × 1,414, 170 V, et 340 V d’une crête à l’autre.
Derrière le pont de diodes d’une alimentation, le condensateur de filtrage se charge au sommet de la vague et le garde ; il voit 170 V, jamais 120. Un condensateur coté 160 V dans ce rôle est mort d’avance ; on prend 200 V, d’ordinaire 250. L’isolant d’un fil claque à la crête ; le cuivre chauffe à l’efficace.
Trois nombres pour la même vague. La crête, ce que voit l’oscilloscope. L’efficace, ce que sent la résistance, 0,707 de la crête. Et la moyenne de la vague redressée, ce que mesure une aiguille, 0,637 de la crête, 108 V sur le secteur. Presque tous les multimètres bon marché la mesurent et la multiplient par 1,11 pour écrire 120. Sur un carré, où crête, efficace et moyenne sont le même nombre, l’afficheur dit 11 % de trop. Un multimètre « à efficace vrai » fait le calcul pour de bon ; quinze à quarante dollars de plus, et le diagnostic de la sixième cible.
Reste la phase. Le moteur sans balais d’un vélo, tourné à la main, donne sur ses trois fils pris deux à deux des sinusoïdes de même fréquence, décalées d’un tiers de période, 120 degrés. Les additionner demandait de la trigonométrie à chaque ligne. Les ingénieurs des années 1880 dessinaient déjà la sinusoïde en flèche, longue comme l’amplitude, tournée comme la phase, et deux signaux s’additionnent comme deux flèches mises bout à bout. Deux 10 V décalés de 90 degrés font 14,1 V, pas 20 ; décalés de 120 degrés, ils font 10. En 1893, à Chicago, Charles Steinmetz, ingénieur chez General Electric, fait le pas suivant : la flèche devient un nombre complexe, et le calcul remplace le dessin. C’est le phaseur.
L’erreur classique : relever la crête à l’oscillo et la donner pour la tension. La crête ne chauffe rien ; l’efficace chauffe. Entre les deux, le facteur est 1,414 pour une sinusoïde, 1 pour un carré, et inconnu pour tout ce qui sort d’un hacheur.
Ce que la source n’a pas
Le moteur sans balais. Kuphaldt oppose l’alternateur sans balais à la génératrice à continu et ses charbons ; il ne dit pas que le moteur du vélo, de la perceuse et du drone est une machine triphasée à aimants, nourrie par un contrôleur qui fabrique ses trois phases à partir du pack, en sinusoïdes sur les bons, en six marches sur les autres.
Le multimètre à efficace vrai bon marché. Chez lui, c’est l’affaire d’un fabricant ingénieux et d’un élément chauffant ; aujourd’hui une puce le calcule, et « True RMS » se lit sur la face avant d’appareils d’entrée de gamme. Lire la face avant avant de mesurer un hacheur ; et même alors, un appareil d’entrée de gamme a une bande passante et un facteur de crête limités, qui le font mentir sur un signal haché rapide.
L’oscilloscope USB. Le sien est à tube cathodique. Celui de l’établi est une boîte à cent dollars sur un portable, ou un écran de poche, et la crête, la période et la fréquence s’y affichent sans compter les carreaux.
Voir
À venir : une figure qui met côte à côte une période du secteur, 16,7 ms, avec sa crête à 170 V, son efficace à 120 V et sa moyenne redressée à 108 V, et un signal carré de même crête où les trois traits se confondent.
Les cibles
- Lire l’oscillogramme. Crête, crête à crête et période relevées sur l’écran ; la fréquence, 1 ÷ T, et l’efficace, crête × 0,707, écrites dessous.
- Les 170 V du secteur. La phrase qui va de 120 efficace à 170 crête, et la tension du condensateur de filtrage qui en découle.
- Multimètre et oscilloscope. La même sinusoïde, au secondaire d’une verrue 12 V alternative et jamais sur la prise, la lecture du premier, la crête du second, et le facteur 1,414 qui les réconcilie.
- Le déphasage. Deux signaux à l’oscillo, le décalage lu en millisecondes, converti en degrés par la période, et le mot, avance ou retard.
- Moyenne, efficace, crête, et le phaseur. Les trois valeurs d’une sinusoïde donnée, puis deux signaux déphasés additionnés par leurs flèches et le résultat vérifié à l’oscillo.
- Diagnostic. Un multimètre qui lit 11 % de trop sur un carré ; la cause nommée, redressement moyen ou efficace vrai, et la preuve à l’oscillo.
Les idées fausses
« 120 V, c’est la tension la plus haute de la prise. »
C’est l’efficace. La crête est à 170 V, la crête à crête à 340. Le condensateur, l’isolant et le MOSFET voient la crête ; la résistance sent l’efficace.« Un multimètre lit la valeur efficace. »
Un multimètre ordinaire lit la moyenne redressée et la multiplie par 1,11 ; Kuphaldt le dit étalonné de travers exprès. Juste sur une sinusoïde, 11 % de trop sur un carré, n’importe quoi sur un hacheur.« Deux signaux de 10 V font 20 V. »
Seulement s’ils sont en phase. À 90 degrés, 14,1 V ; à 120 degrés, 10 V ; à 180, zéro. Les efficaces ne s’additionnent pas, les phaseurs oui.
Le mot
SinusoïdeSine wave
Le mot vient d’une erreur de lecture. Les astronomes indiens appellent jyā, la corde de l’arc, la demi-corde qui sous-tend un angle ; les traducteurs arabes gardent le son, jība, qui ne veut rien dire chez eux, et l’écrivent sans voyelles. Au douzième siècle, les traducteurs latins y lisent jaib, le pli d’un vêtement, et le rendent par sinus, le pli de la toge sur la poitrine. La corde de l’arc est devenue un pli ; le pli est devenu la courbe que trace un point qui tourne, et -oïde dit « qui en a la forme ». En anglais, sine wave ou sinusoid, la même corde perdue.
Lire
Kuphaldt, Lessons in Electric Circuits, volume II (AC), chapitre 1 :
Basic AC theory. « What is alternating current (AC)? » pour le transformateur qui ne marche qu’avec lui ; « AC waveforms » pour la table du sinus de 0 à 360 degrés, la période, la fréquence et le hertz ; « Measurements of AC magnitude », la section qui compte, pour la crête, la moyenne, le RMS défini par la chaleur dans une résistance égale, le facteur de forme 1,11 et l’aiguille « mal étalonnée » exprès ; « AC phase » pour l’avance et le retard. Ni Edison ni Steinmetz chez lui ; c’est ici qu’on les raconte.
Passerelles
- Mathématiques
- Le phaseur de Steinmetz est un nombre complexe ; multiplier par j, c’est tourner d’un quart de tour, Nombre complexe.
- Physique
- Un point qui tourne à vitesse constante, vu de côté, monte et descend en sinusoïde ; la masse au bout d’un ressort fait pareil, Mouvement harmonique simple.
- Musique
- Un son pur est une sinusoïde de pression ; le la du diapason, 440 Hz, est la même courbe que le secteur, sept fois plus vite, Son pur.
- Histoire
- Edison et le continu, Westinghouse, Tesla et l’alternatif, de Great Barrington en 1886 au Niagara en 1893, Guerre des courants.
Ce que ça débloque
Et ensuite ?
- 2.2 Réactance et impédance : le condensateur et la bobine ne tirent plus en phase, et le phaseur prend tout son sens.
- 1.2 Les grandeurs : la puissance qui chauffe la résistance, celle qui définit l’efficace.
- La verrue 12 V alternative au multimètre et à l’oscillo, une manip à écrire : 12 V sur l’un, 17 V de crête sur l’autre, et le facteur qui les réconcilie.